
Le gamin de Paris au XIXe siècle incarne une fascinante dualité, oscillant entre la figure du héros romantique et celle du déclassé de la société parisienne. D'un côté, il est idéalisé par les poètes et les républicains comme l'esprit pur de la liberté, un martyr agile des barricades dont l'insolence brave les tyrans. De l'autre, la bourgeoisie le perçoit comme une "vermine" urbaine, un rejeton dangereux des "classes dangereuses" propageant le vice et le désordre. Cette ambivalence en fait un être de contraste : à la fois "le moineau de Paris", chantant l'espoir dans la boue, et le paria social, menaçant la stabilité de la cité par son errance incontrôlée.
Le gamin de Paris est l’un de ces types sociaux que le XIXᵉ siècle, et plus précisément la Monarchie de Juillet, a construits. Pour une part, le gamin de Paris est produit par la révolution de juillet 1830. La participation des adolescents aux Trois Glorieuses est attestée par tous les témoins, mais les jeunes gens qui ont «déterminé ce changement heureux dans nos institutions qui doit assurer pour toujours le bonheur des Français et des peuples qui les imiteront», comme l’écrit A. de Sainte, appartiennent à toutes les classes de la société.
Le gamin de Paris est, lui, d’extraction populaire. «Âgé de dix à quinze ans ; fils d’ouvrier, il est apprenti», nous dit Georges d’Outremont dans Paris ou le livre des Cent-et-un. En fait, pour construire l’archétype, les écrivains et les artistes des années 1830-1832, période de «fabrication» du gamin de Paris, réunissent des traits accordés aux jeunes émeutiers des 27, 28 et 29 juillet 1830 et ceux prêtés aux enfants des classes populaires et même aux jeunes vagabonds que les transformations économiques et sociales tendent à multiplier.
Ces deux gravures représentent le geste héroïque le plus célèbre des Trois Glorieuses. Alors que les insurgés ne parviennent pas à franchir la passerelle de Grève, un jeune garçon se saisit d'un drapeau tricolore et s'élance à l'assaut du pont après avoir dit se nommer Arcole. Quand la passerelle de Grève sera remplacée par un pont en pierres, il prendra le nom de pont d'Arcole en souvenir de cet épisode. Dans les représentations de cette scène, l'identité sociale du héros reste flou. Apprenti ou lycéen, fils de marchand ou fils d'ouvrier, bourgeois ou prolétaire, en 1830, l'enfant émeutier appartient à toutes les classes de la société.
Au-delà de ces traits communs, le gamin a une face de lumière et une face d'ombre. Il peut être présenté comme farceur, gouailleur, indiscipliné mais bon, généreux, courageux, comme dans la pièce que Bayard et Vanderburch lui consacrent et qui fut jouée plus de 300 fois par Bouffée, acteur célèbre sous la Monarchie de Juillet. Le plus souvent, cet enfant errant (le vagabondage est à la source de toute les déviances), émeutier en puissance, ami de tous les désordres, effraye. Le gamin de Paris appartient indiscutablement "aux classes dangereuses". Dés 1831, Auguste Barbier, auteur de Iambes et poèmes, transforme les petits patriotes de A. de Sainte en voyous :
La race de Paris, c'est le pâle voyou
Au corps chétif, au teint jaune comme un vieux sou ;
C'est l'enfant criard que l'on voit à toute heure
Paresseux et flânant, et loin de sa demeure
Battant les maigres chiens, ou le long des grands murs
Charbonnant en sifflant mille croquis impurs ;
Cet enfant ne croit pas, il crache sur sa mère,
Le nom de ciel pour lui n'est qu'une farce amère ;
C'est le libertinage enfin en raccourci ;
Sur un front de quinze ans c'est le vice endurci.
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Dans l'iconographie, nous retrouvons les deux faces du gamin. A la tendresse d'un Gavarnie ou d'un Charlet répond la dureté d'un Travies ou d'un Markl.
En 1862, après la publication des Misérables, le gamin de Paris se personnalise. Plus encore que Joseph, le premier rôle de la pièce jouée par Bouffé, Gavroche, généreux, drôle et courageux, est un héros positif. Le vicomte d'Haussonville déplore, en 1878, dans la Revue des Deux Mondes, cette héroïsation « hugolienne »: Ce type bien connu, écrit-il, devient, sur la scène ou dans la fiction, le gamin de Paris de Bouffé ou le Gavroche des Misérables, c’est-à-dire un mélange attrayant d’esprit, de courage et de sensibilité. Dans la réalité, c’est un être profondément vicieux, familier depuis son jeune âge avec les dépravations les plus raffinées, un mélange de ruse, de couardise et, un jour donné, de férocité.
Malgré cette ultime tentative, après la publication des Misérables, comme le note joliment l'historien Frédéric Chauvaud, la profusion des images s’évanouit. Alors même que les appréhensions partiellement ou totalement négatives l’emportaient, survit essentiellement dans la mémoire collective l’image de cet enfant partageant le peu qu’il possède avec plus déshérité que lui, avant de mourir héroïquement sur une barricade au nom de la Liberté.
Les nombreuses images de Gavroche qui fleurissent dans les multiples éditions illustrées du plus célèbre roman de Victor Hugo, renforcent le caractère lumineux du personnage: Gavroche est toujours mis en scène dans ses belles actions.
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Dans L’Année terrible, Victor Hugo met en scène un jeune combattant de la Commune.
Sur une barricade
Sur une barricade, au milieu des pavés Souillés d’un sang coupable et d’un sang pur lavés, Un enfant de douze ans est pris avec des hommes. – Es-tu de ceux-là, toi ? – L’enfant dit : nous en sommes. – C’est bon, dit l’officier, on va te fusiller. Attends ton tour. – L’enfant voit des éclairs briller, Et tous ses compagnons tomber sous la mitraille. Il dit à l’officier : Permettez-vous que j’aille Rapporter cette montre à ma mère chez nous ? – Tu veux t’enfuir ? – Je vais revenir. – Ces voyous Ont peur ! Où loges-tu ? – Là, près de la fontaine. Et je vais revenir, monsieur le capitaine. – Va-t-en, drôle ! – L’enfant s’en va. – Piège grossier ! Et les soldats riaient avec leur officier, Et les mourants mêlaient à ce rire leur râle ; Mais le rire cessa, car soudain l’enfant pâle, Brusquement reparu, fier comme Viala, Vint s’adosser au mur et leur dit : Me voilà.
Après le dernier grand soubresaut révolutionnaire du XIXème siècle, si l’on en croit Pierre Larousse, « le gamin admirablement dépeint par Victor Hugo, se fait rare, grâce à la sévérité des lois sur le vagabondage ; on rencontre bien quelques pâles voyous ; mais le vrai gamin, le gavroche dont le romancier nous a laissé l’inimitable portrait, est disparu ».
En fait le gamin ne disparaît pas totalement, mais c’est sous une forme bien abâtardie qu’il survit. Par exemple, en 1879, dans le Journal des voyages, sous la plume de Louis Boussenard notre héros, trahissant la liberté qu’il avait chérie jusqu’à la mort (!), entreprend un périple autour du monde qui semble destiné à promouvoir la politique coloniale de la France. Le feuilleton sera repris en volumes.
Dans le dernier quart du XIXème siècle, le gamin est devenu une image anecdotique, et s’il est encore représenté, il est très largement déréalisé. Comme le petit Savoyard ou la Bretonne en coiffe, il relève de plus en plus d’un folklore suranné.
Un autre type le remplace : le gosse des rues, le môme de la Butte.
Les représentations de l’enfance à la Belle Époque ; la production des Naudin, Steinlen, Willette ou Poulbot mériterait une exposition. Ajoutons, qu’à côté du gosse, une autre figure juvénile inquiétante prend forme: l’Apache.